Menstruations et synonymes - Les mots pour le dire.

 

livres ouverts

Je me souviens clairement de mes premières années de femme. J’étais au secondaire et j’avais une peur ROUGE qu’on découvre que j’étais dans ma semaine. Je craignais plus que TOUT qu’on puisse voir les rebords de ma serviette maxi-absorbi-avec-ailes-autocollantes, ou pire qu’elle se déplace et que mes vêtements se tachent. (Heureusement, les menstrues nouvelle génération n’auront pas ces problèmes grâce aux Mme L’Ovary!)

Aux toilettes, j’essayais, le plus leeeennnteeement possible, de décoller ma serviette. Je la déposais trrannnquilleemmeentt dans la poubelle pour ne pas faire de bruit, pour rester incognito… Avec la sagesse et les années de recul, je m’aperçois que tout le temps que je passais à la salle de bain trahissait mes efforts de subtilité.

Évidemment, il n’était PAS QUESTION d’en parler avec ma famille ou mes amies et si ce devait être fait, j’utilisais mes gros yeux, mes signes subtils (pas subtils du tout), et des métaphores top incompréhensible dignes des services secrets. Bref! Maintenant j’écris des articles de blogues à ce sujet, il faut croire qu’aucune cause n’est perdue!

Je n’étais pas la seule à éprouver cette gêne. De nos jours, pour des raisons culturelles et sociales, il y a toujours un malaise collectif qui plane au-dessus des menstruations. On craint d’en parler en public, de prononcer tout haut les mots « dégueus » tels que syndrome prémenstruel, serviette hygiénique et (douces oreilles s’abstenir) sang mens-tru-el.

C’est pourquoi, au fil des décennies, nous avons créé un dictionnaire complet de figures de style, de métaphores, d’euphémismes pour éviter de nommer les choses telles qu’elles sont.

Juste pour se bidonner un peu, voici quelques exemples assez imaginatifs d’expressions qui sont utilisées ici au Québec!

  • Être dans ses crottes;
  • Être dans ses cochonneries;
  • Ragnagnas;
  • La semaine Ketchup;
  • Le petit clown saigne du nez;
  • Les chutes Niagara;
  • Une scène de crime dans mes culottes;
  • VHS : vaginalement hors service;
  • Être indisposée.

Ne vous inquiétez pas, les expressions anglophones sont tout aussi divertissantes!

femme avec pull tomato soup

  • « Red curse »: malédiction rouge.
  • « Driving through the redwood forest »: conduire à travers la forêt de Redwood.
  • « The Red Sox have a home game »: les Red Sox jouent en ville.
  • « The tomato boat has come in » : le bateau tomate est arrivé.
  • Crimson wave :  crimson signifie de couleur rouge foncé.  Crimson wave serait donc  une vague rouge qui fait référence soit à la vague d’émotions que les femmes éprouvent durant les menstruations ou au flux menstruel.
  • « Bloody Mary »
  • « Code Red »: code rouge
  • « Monthly visitor »: visiteur mensuel
  • « Lady friend/Lady days »: l’ami de la femme / les jours de la femme.
  • « Your aunt Flo who's come to visit » : ta tante Flo qui est venue rendre visite.
  • « On the rags » : une expression du 18e siècle qui signifie que la femme est littéralement sur les tissus (rags) parce qu’à l’époque les femmes utilisaient des morceaux de tissus pour absorber leur flux menstruel.
  • « Red tide »: marée rouge.

En faisant un petit voyage à travers le monde, on peut constater que la créativité n’a pas de frontière.

soldat de la garde anglaise

  • En France : Les Anglais arrivent; (définitivement ma préférée!) qui fait référence aux soldats anglais en uniforme rouge, l’ennemi numéro 1.
  • En Allemagne : « Erdbeerwoche » alias la semaine de la fraise.
  • En Finlande : « Hullum lechman tauti » la maladie de la vache folle.
  • En Chine: « La petite sœur est arrivée ».
  • Au Danemark: « Der Er Kommunister i Lysthuset » il y a des communistes dans la maison du plaisir.
  • En Afrique du Sud: « Granny's stuck in traffic » Mamie est prise dans le trafic.
  • En Espagne : « Descongelar el Bistec » décongeler le steak.
  • En Amérique latine : « Jenny has a red dress on » : Jenny porte la robe rouge.

fraises


Éviter de les prononcer pour mieux les stigmatiser

Bien que ces expressions soient absolument divertissantes et créatives, il n’en reste pas moins que l’inconfort et la tension derrière ce tabou est palpable. Le simple fait d’éviter de nommer les termes qui entourent les menstruations sous-entend qu’ils ne doivent pas être dits à voix haute, qu’ils sont source de gêne et de honte.

« En plus d’éviter de dire les vraies choses, plusieurs expressions ont une connotation fortement négative. »

Par exemple on dira : « être dans ses crottes » ou « être indisposée » ou « avoir une scène de crime dans ses culottes ».

Le langage forme notre façon de penser, nous permet de conceptualiser le monde dans lequel nous vivons, de le comprendre et de le décrire. Il détermine la relation que nous avons avec ce qui se trouve autour de nous.

Malheureusement, les expressions utilisées pour décrire les menstruations sont principalement péjoratives, ce qui a un impact néfaste sur le rapport que les jeunes filles auront avec, non seulement leurs menstruations, mais également leur corps.

La grande question : d’où provient ce tabou?

femme avec trace rouge

Il est particulièrement complexe de cibler la source exacte de l’inconfort collectif entourant les menstruations. Plusieurs théories ont été énoncées, mais aucune validée.  

Je vous propose un survol des écoles de pensées à ce sujet qui varient selon les croyances et les époques.

Tout d’abord, certains croient que la religion a eu un rôle à jouer dans la propagation du stigma autour des règles.

On peut lire dans la bible:

«19 Lorsqu’une femme a un écoulement de sang et que du sang s’écoule de son corps, elle restera pendant sept jours dans la souillure de ses règles. Qui la touchera sera impur jusqu’au soir.

20 Toute couche sur laquelle elle s’étendra ainsi souillée, sera impure ; tout meuble sur lequel elle s’assiéra sera impur.

21 Quiconque touchera son lit devra nettoyer ses vêtements, se laver à l’eau, et il sera impur jusqu’au soir.

24 (…) Si un homme couche avec elle, la souillure de ses règles l’atteindra. Il sera impur pendant sept jours. Tout lit sur lequel il couchera sera impur. » Leviticus 15

Et dans le Coran:

« Séparez-vous des femmes durant cette période mensuelle, ne les approchez pas jusqu’à ce qu’elles soient propres. »

Ensuite, de nombreux spécialistes se sont penchés sur le sujet.

Freud, psychanalyste, disait que le tabou provenait de la peur du sang.

Selon l’anthropologue Clellan Ford, le malaise entourant les menstruations au 20e siècle proviendrait de la fausse croyance qu’elles étaient toxiques et rendraient malades.

De son côté, en 1972, l’anthropologue Shirley Lindenbaum était d’avis que le tabou a été mis de l’avant pour contrôler le nombre de naissances.  On faisait croire que les menstruations étaient une pollution et qu’il fallait éviter les relations sexuelles.

Dans les années 2000, l’historien Robert S. Mc Elvaine lança la théorie que les hommes, se sentant inférieurs et envieux du rôle majeur des femmes dans la reproduction, tentèrent de les dominer socialement en stigmatisant les menstruations.

Jane Ussher, professeur en psychologie de la santé de la femme à l’université de Western Sydney, a également mentionné :

« Les menstruations ont longtemps été associées avec de la saleté, du dégoût, de la honte et certains diraient également de la peur. (…) Ce que je dirais,  c’est que c’est un signe de misogynie, c’est de positionner quelque chose qui est essentiellement lié à la femme à quelque chose d’autre, de sale et de rebutant. »

Les publicités modernes jouent également un rôle important en perpétuant quotidiennement le tabou des règles sans même que personne ne s’en rende compte.

Par exemple, à la télévision, on utilisera un liquide bleu pour imiter le sang afin de démontrer l’absorption d’une serviette hygiénique.

De plus, la comédienne cachera son tampon ou sa serviette dans le creux de sa main ou l’insèrera discrètement dans sa poche.

Bref, les théories sont nombreuses, mais la conséquence est unique: propager l’idée que les menstruations sont gênantes et malpropres, quelque chose qu’il faut dissimuler.

Une goutte d’espoir pour une relation plus fluide avec ses menstruations!

Bien que la majorité des sociétés aient associé les menstruations à une expérience négative, quelques-unes se démarquent en considérant les règles comme étant puissantes, protectrices et sacrées.

Ces sociétés inspirantes, dont la tribu Mbendjele d’Afrique centrale, sont reconnues pour employer des euphémismes positifs, pour souligner en grand le passage des jeunes filles à l’état de femmes et pour entretenir des relations égalitaires entre les hommes et les femmes en mettant en place des systèmes permettant aux femmes une plus grande autonomie, etc.

Toujours en Afrique, en Égypte Ancienne, le sang menstruel faisait même partie des ingrédients dans des médicaments pour ses propriétés purificatrices.

Comment se réapproprier nos menstrues et notre corps?

femme nue dans son lit

Dès leur plus jeune âge, fillettes et garçons nous observent, nous écoutent, nous imitent. Durant ce moment crucial de leur développement, il est de notre devoir de leur transmettre la réelle signification des menstruations, le rôle absolu qu’elles occupent dans le cycle de la vie.  

Pour ce faire, employons un vocabulaire positif et adéquat comme vagin, vulve, sang, menstruations, culottes menstruelles, création de la vie, cycle menstruel. Finies les paraboles et les tournures autour du bol pour s’exprimer.

Ainsi, enseignons-leur qu’il n’y a pas de gêne à en parler et aidons-les à développer une relation saine, respectueuse et ouverte avec les menstruations. Incarnons l’exemple que nous voulons perpétuer.

Redonnons leurs lettres de noblesse aux menstruations,  ce magnifique processus qui assure la pérénité de la vie sur notre planète.


Sources :

https://helloclue.com/survey.html

https://helloclue.com/articles/culture/how-did-menstruation-become-taboo

«Flow: the cultural story of menstruation», Stein Elissa et Kim Susan, publié en 2009, edition St Martin's Griffin, 288 pages.